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Education sexuelle en Suisse Romande  
 
Ce qu'on ose dire aux élèves

Aux cours d'éducation sexuelle, le sujet est abordé, mais on peine encore à sortir des représentations conventionnelles. Certains cantons commencent pourtant à modifier leur approche. Tour d'horizon auprès des animatrices en éducation sexuelle de Romandie.

Les éducateurs pour la santé de Suisse Romande sont unanimes: l'homosexualité est un thème abordé lors de chaque cours d'éducation sexuelle, le plus souvent d'ailleurs à l'initiative des élèves. "Ce sont généralement des questions de vocabulaire qui surgissent en premier lieu.
Les élèves font l'amalgame entre "pédé" et "pédophile". Nous donnons des définitions lors de la discussion. Nous insistons beaucoup sur le phénomène de non-jugement et sur le respect de l'autre", affirme Christine Noyer, du Groupe d'Information Sexuelle (GIS) à Fribourg. Intérêt d'ordre général, ou questions qui peut-être les concernent de plus près... Car combien de jeunes homosexuel(les)s, à la puberté, à l'âge où l'on se découvre peut-être, voudraient aborder la question. Danielle Lecomte, responsable des programmes d'Education pour la Santé à Genève, en est consciente: "Ils n'ont qu'un vocabulaire traumatisant pour définir ce qu'ils peuvent ressentir. Ils ne s'affichent pas, ils posent éventuellement une question anonyme par écrit. L'homophobie est surtout présente chez les garçons, déjà à l'école primaire, et de façon encore plus généralisée lors de la période du cycle d'orientation (12-15 ans), où les attitudes machistes sont dominantes. Il manque des perspectives d'épanouissement social aux jeunes qui se sentent attirés par le même sexe. Pour beaucoup, c'est de l'ordre de l'impossible. Ils ont terriblement peur d'affronter la collectivité." Danielle Lecomte le reconnaît, les ressources font défaut pour parler d'homosexualité en classe: "Le but est que chacun puisse intégrer sa sexualité dans la société selon ses dispositions. Malheureusement, notre action est limitée. Nos interventions sont éparses et très courtes. Nous utilisons les questions des élèves pour conduire la discussion."

Brochure écartée
Très peu de matériel existe, cela tous les éducateurs le disent. Pourtant, l'Aide Suisse contre le Sida (ASS) et les organisations gaies de Suisse Romande ont récemment publié une brochure à l'intention des jeunes gays, bisexuels et lesbiennes et leur entourage. "Être Soi-même" - c'est son nom - est à disposition dans quelques centres de documentation d'école, et peut être distribuée lors d'entretiens individuels. Si quelques éducateurs l'utilisent pour leur propre formation, aucun canton romand ne distribue néanmoins cette brochure d'office aux élèves. Et les moins de 16 ans ne peuvent pas en profiter. Les autorités genevoises ont ainsi décidé de ne pas distribuer la brochure dans les cycles d'orientation. Pourquoi? "Le niveau d'interrogation correspond au post-obligatoire", affirme Danielle Lecomte. Malgré tout, la tendance est à l'ouverture et à la réflexion à Genève: grande première, le Service de Santé de la Jeunesse (SSJ) a prévu pour ses employés une journée de formation cet automne. "Nous essayons de développer une approche respectueuse de chacun, de façon non stigmatisante par rapport à un groupe. Nous entendons parler de sexualité de manière globale", relève Paul Bouvier, nouveau directeur du SSJ. Une manière de voir qui semble prête à faire son chemin en Suisse romande: "La conviction qu'il faut propager le seul modèle dominant diminue peu à peu. On est bien obligé de répondre aux attentes des élèves. Les représentations convenues de la sexualité ne conviennent plus", appuie Christian Mounir, président de l'ARTANES (Association Romande et Tessinoise des Animateurs et Animatrices d'Education Sexuelle), avant de souligner l'incompatibilité de l'homophobie avec la fonction d'éducateur sexuel: "L'homophobie sommeille sournoisement au fond de chacun de nous. C'est au quotidien que nous devons nous le rappeler et la combattre." A Neuchâtel, le Groupe d'Information Sexuelle (GIS) est mandaté par la plupart des écoles du canton. Là non plus, pas de matériel spécifique en rapport avec l'homosexualité, ni de distribution de la brochure "Etre Soi-Même" aux élèves. Mais la dizaine de professionnels qui parcourt les classes répond aux questions des élèves. "Nous insistons sur le respect de l'autre, nous souhaitons que les jeunes prennent conscience des différences. Nous essayons de présenter l'homosexualité sous l'angle de l'amour", déclare Mme Maquelin, animatrice du GIS.


Les mains liées en Valais
Tous les éducateurs n'ont pourtant pas les mêmes libertés. En Valais, l'homosexualité ne fait pas partie des objectifs du cours, tandis que les questions de morale tiennent le haut de l'affiche. "Le thème est abordé par défaut, en raison de la méconnaissance du vocabulaire", relève Pascale Morard, du Groupement valaisan des animateurs d'éducation sexuelle. "Nous sommes ouverts au sein de notre association, mais on ne peut pas dire de même au niveau de l'Etat du Valais. Aucun politicien n'a envie de prendre position. L'homosexualité est très mal perçue dans le canton." Comme ailleurs, pas de matériel ayant trait à l'homosexualité. "Rien que la locution "éducation sexuelle" n'est pas facile à prononcer chez nous", poursuit Mme Morard. Poids du catholicisme, handicap aussi des petits cantons: "On a encore des progrès à faire", lance Anne-Marie Wacker Longo, déléguée de l'ARTANES du canton du Jura. Bien que l'éducation sexuelle soit relativement bien acceptée par les parents, l'homosexualité est mal perçue dans ce canton: "Un élève ne pourrait pas avouer son homosexualité à l'école. On sent une telle peur chez les adolescents. Notre travail consiste surtout à calmer leurs angoisses." Les éducateurs jurassiens s'efforcent d'aborder le thème lors de leur passage dans les établissements. "Nous parlons d'homophilie, d'amour, de préférences. Mais il est difficile de s'attaquer aux préjugés bien ancrés dans la société", souligne Mme Wacker Longo.

"On m'a traité de 'prêtre de Satan'"
Le docteur Charles Bugnon, 75 ans, pionnier dans le domaine de l'éducation sexuelle dans les années 70 en terre vaudoise, se souvient, lui, de l'époque où ses théories faisaient scandale: "On associait automatiquement l'homosexualité à la pédophilie. Et il était difficile de briser les vieux tabous de la procréation indispensable. Il a fallu se battre pour introduire rien que la notion de plaisir. On m'a traité de "prêtre de Satan" et de prosélyte à plus d'une reprise." Le Dr. Bugnon dénonce la rigidité des schémas sexistes, qui nient la minorité homosexuelle. "Les insultes dégradantes sont le fruit de la peur", confie-t-il. "Il y a plusieurs formes de sexualité, et il s'agit de les présenter objectivement. Au niveau intellectuel, l'injonction à être hétérosexuel ne tient pas si l'on renverse la question." Mandaté par l'Etat de Vaud à la fin des années 60, Charles Bugnon a formé une équipe qui, au fil des ans, a convaincu les municipalités du canton qu'une discussion ouverte s'imposait. "Le sida a aujourd'hui légitimé l'éducation sexuelle", affirme Dominique De Vargas, responsable de Profamilia, chargée de l'éducation sexuelle des élèves vaudois. "La question de l'homosexualité est toujours abordée par les élèves. C'est un thème qui suscite beaucoup d'intérêt." Mais certains parents voient les interventions de Profamilia d'un mauvais oeil: "Pour beaucoup d'entre eux, l'homosexualité est inacceptable", poursuit Mme De Vargas. "Ils souhaiteraient qu'on n'en parle pas. Ils y voient la corruption de leur enfants, alors que ce dont il s'agit, c'est de permettre aux jeunes de construire leur identité. Il est aberrant d'affirmer qu'on peut choisir son orientation sexuelle."


Stéphane Riethauser

"Être-Soi-Même" est disponible en appelant l'ASS au 01-273-42-42 ou Dialogai (GE) au 022-906-40-40.