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Kevin Jennings, leader du GLSEN  
 
Du cauchemar au rêve américain

Parti en croisade contre l'homophobie, le fondateur du "Gay, Lesbian and Straight Education Network" (GLSEN) change le profil des écoles américaines. Nommé au "Century Club" par le magazine Newsweek comme l'une des 100 personnalités américaines à suivre de près dans le XXIème siècle, Kevin Jennings est bien déterminé à ce que cette génération soit la dernière à souffrir de l'homophobie.
Portrait et entretien dans son bureau de Manhattan.


Natif de Caroline du Nord, fils d'un père pasteur Baptiste fanatique et d'une mère illettrée, Kevin Jennings se souvient amèrement de ses années d'école: "A 8 ans, j'ai réalisé que j'étais différent de la majorité. Comme tous les enfants de mon âge, je ne voulais pas être traité de pédé, la pire chose imaginable pour un garçon. J'ai très vite compris qu'il fallait dissimuler mes sentiments. En troisième primaire, mon prof de gym m'a montré du doigt et m'a traité de tapette devant toute la classe. Ensuite, je me suis fait tabasser à plusieurs reprises - on m'a même cassé le bras. Les profs n'ont jamais levé le petit doigt. Pendant des années, j'ai mangé tout seul à la cafétéria. Personne ne voulait s'asseoir à côté du pédé de la classe. A 16 ans, j'ai avalé 140 aspirines et une demie bouteille de vodka parce que je ne voyais pas de raison de continuer. Chaque jour de ma vie, je captais le message de manière claire: j'étais différent, et je ne valais rien". Un ami le sauve du trépas, et deux ans plus tard, grâce à ses excellents résultats scolaires, il est admis à l'Université de Harvard. Après avoir obtenu son diplôme, il devient prof d'histoire dans un collège de la Côte Est. Pendant deux ans, il vit dans l'ombre et dans l'angoisse de perdre son poste. "J'ai énormément souffert des attaques quotidiennes portées contre mon amour-propre, des milliers de petits mensonges que j'étais forcé de lâcher chaque jour, de la peur d'être licencié si mon secret venait à s'ébruiter".

En 1988, il change d'établissement et décide de faire son "coming out" publiquement. La réaction de ses élèves et de ses collègues est positive. Deux ans plus tard, il fonde le "Gay, Lesbian and Straight Education Network" (GLSEN), puis est nommé co-directeur de la Commission de la jeunesse gay et lesbienne par le gouverneur de l'Etat du Massachusetts. En 1993, cet Etat devient le premier dans le pays à édicter une loi qui protège enseignants et élèves de la discrimination en raison de l'orientation sexuelle. En 1994, Kevin quitte son poste d'enseignant pour se consacrer à plein temps à son association GLSEN, qui n'a cessé de prendre de l'ampleur depuis (voir "La mobilisation du GLSEN"). En 1997, à l'âge de 34 ans, Kevin est nommé au "Century Club" par le magazine Newsweek comme l'une des 100 personnalités américaines à suivre de près dans XXIème siècle.

Comment se sent un enseignant gay aux Etats-Unis?
Kevin Jennings: La plupart des profs gays sont forcés de se cacher et vivent dans la terreur d'être découverts et de perdre leur poste. Ils souffrent de chaque stéréotype, de chaque mythe et de chaque mensonge qu'on nous inculque dès le plus jeune âge. Je ne vois pas d'autre profession, si ce n'est la carrière militaire, où les gays sont plus victimes de discrimination.

Quelle est la responsabilité des enseignants vis-à-vis de l'homophobie?
Faire en sorte que chaque élève se sente valorisé dans sa classe. Enseigner à un jeune à se détester à tel point qu'il veuille mettre fin à ses jours, c'est de l'abus d'enfant, rien de moins. Il existe une forme institutionnalisée d'abus d'enfant dans la société et dans les écoles en particulier. Le taux de suicide est trois à quatre fois plus élevé chez les jeunes gays que chez les hétérosexuels. Un jeune gay sur trois quitte l'école avant l'obtention de son diplôme aux Etats-Unis.(1) On enseigne aux jeunes à se haïr eux-mêmes, à haïr les autres, à avoir peur, à avoir honte de leurs propres sentiments, à mentir, à discriminer. En tant qu'éducateurs professionnels, il est de notre devoir d'empêcher que cela ne se produise.

"Il existe une forme institutionnalisée d'abus d'enfant dans la société et dans les écoles en particulier."
Quelle est la mission de GLSEN?
Faire en sorte que chaque école des Etats-Unis soit un lieu où tous les élèves et tous les enseignants se sentent respectés et valorisés, sans égard à leur orientation sexuelle. Nous n'avons qu'un seul but: que jamais plus aucun enfant n'aille à l'école et apprenne à haïr les gens parce qu'ils sont gays. Que jamais plus un enseignant ne perde son poste parce qu'il est homosexuel.

Comment agissez-vous concrètement?
Nous disposons aujourd'hui de près de 90 groupes dans presque chaque Etat avec à leur tête des bénévoles formés à notre Institut de Leadership, que nous mettons sur pied chaque été depuis trois ans. Deuxièmement, nous avons développé des ressources pour les établissements scolaires, telles que des vidéos éducatives, ainsi qu'un catalogue de publications écrites. Nous avons aussi récemment produit le film documentaire "Out of the Past", qui retrace l'histoire de l'homosexualité aux USA, afin de donner un sens d'appartenance historique aux jeunes gays. (ndlr: Prix du public au Festival de Sundance 1998). Ce sont des outils concrets qu'enseignants et administrateurs peuvent utiliser directement. En sus, nous avons lancé un réseau d'associations d'étudiants gays et hétérosexuels ("Gay/Straight Alliances"), qui compte déjà des milliers de membres répartis dans plus de 600 collèges. Les jeunes se mobilisent, enfin ils sentent que certains adultes se préoccupent de leur sort. Enfin, nous voulons apposer un visage sur les termes si effrayants de "gay" et "lesbienne", et "bisexuel". En cela, nous avons développé une campagne intitulée "Back-to-School" ("Retour à l'école", jeu de mots avec "rentrée scolaire" en anglais), qui encourage les gays à écrire une lettre à leur ancienne école et à raconter leur expérience durant leur scolarité. Nous voulons empêcher les directeurs d'écoles d'affirmer qu'ils "n'ont pas de gays dans leur établissement", comme je l'entends souvent dire.

Propos recueillis par Stéphane Riethauser

(1) Sources: Département fédéral américain de la Santé, 1990.