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"L'école ne montre que la réalité hétérosexuelle"  
 
L'école doit aussi donner des références afin que les jeunes homosexuels puissent faire leur coming out. La nouvelle Commission "Jeunesse et Ecole" de Pink Cross expose ses constats et ses propositions.

PINK MAIL a interviewé son coordinateur Stéphane Riethauser.


Propos recueillis par Rolf Trechsel en novembre 1999 pour PINK MAIL,
le journal de Pink Cross

Les élèves trouvent des informations au sujet de la sexualité à la télévision, dans les journaux d'ados ou auprès d'amis de leur âge plutôt qu'à l'école. Est-ce utile de demander aux écoles de parler d'homosexualité?
L'école est l'une des clés essentielles de l'épanouissement. Elle apprend la vie en communauté et prépare les jeunes à affronter l'avenir, en transmettant non seulement un savoir, mais aussi des normes et des valeurs, qui ne reflètent malheureusement pas la réalité de l'amour entre personnes de même sexe. Il y a des élèves homosexuel-le-s dans chaque classe, des profs gays dans chaque école. Une école digne de ce nom doit valoriser et respecter chacun, quelque soit son orientation sexuelle. L'amour entre personnes de même sexe existe, et l'école se doit d'intégrer cette réalité sociale dans son curriculum et dans le langage quotidien au même titre que d'autres thèmes de société. Il est vrai que les jeunes d'aujourd'hui disposent de points de repère dans les médias pour construire leur identité, bien que ce soient souvent des clichés. Cela ne dispense pas l'école de remplir sa mission en abordant le thème de l'homosexualité.

Quel genre de discriminations peuvent subir les jeunes gays et lesbiennes?
Les enfants grandissent en l'absence de modèles gays positifs. En restant silencieuse quant au thème de l'orientation sexuelle, l'école cautionne l'homophobie ambiante, notamment au niveau du langage. Elle ne reflète pas la réalité sociale et empêche les jeunes qui ne s'identifient pas à la majorité hétérosexuelle de se développer en harmonie avec leurs sentiments intérieurs. L'école ne remplit pas son devoir d'objectivité et d'éducation pour tous en ne présentant que des formes de socialisation hétérosexuelles, à travers l'exemple des professeurs ou les textes étudiés. Le jeune gay ne voit pas sa réalité reconnue, ni même évoquée, si ce n'est en des termes négatifs. En n'aidant pas les jeunes homosexuels à sortir de leur isolement, l'école laisse la porte ouverte à la violence verbale et parfois physique dont ils sont victimes.

Certains voient une forme de prosélytisme dans le fait d'aborder l'homosexualité à l'école. Les enfants ne sont-ils pas trop jeunes pour leur en parler?
Il ne s'agit aucunement de prosélytisme, mais plutôt de refléter la réalité sociale. Les enfants sont abreuvés d'images et de modèles hétérosexuels depuis le berceau, à l'exclusion de tout autre. N'est-ce pas là du prosélytisme hétéro? En première primaire, les enfants savent déjà ce qu'est un "pédé" ou une "tapette". Par contre, ils ne disposent pas de vocabulaire ni d'image positives quant à l'homosexualité. S'ils ne sont pas trop jeunes pour apprendre à véhiculer des clichés négatifs, à s'insulter et à avoir peur de la différence, ils ne sont certainement pas trop jeunes pour qu'on leur parle honnêtement de toutes les formes d'amour et pour apprendre à respecter chacun.

Vous souhaitez que les enseignants se montrent tels qu'ils sont. Est-ce vraiment réaliste?
Nous souhaitons en effet que les enseignant-e-s gays et lesbiennes s'assument, afin de briser le cercle vicieux de l'homophobie qui nuit aux jeunes, mais qui leur nuit aussi à eux enseignants. Nous sommes conscients qu'il n'est pas aisé de briser les tabous, et que le milieu scolaire et parental est plutôt hostile. Si les enseignant-e-s homosexuel-le-s ne risquent rien en théorie en faisant leur coming out (Art. 8 Cst.), il n'en va pas de même en pratique. Du moins ce sont les préjugés qui prévalent. En fin de compte, que "risque"-t-on vraiment si ce n'est d'être soi-même? La visibilité reste le seul et le meilleur moyen de légitimation de cette forme d'amour. Je pense que les conditions s'y prêtent de plus en plus, et qu'il faut savoir surmonter ses peurs. Chacun est seul responsable pour tous.

Comment travaille votre commission ? Quels sont vos objectifs ?
Notre Commission, qui n'a que quelques mois d'existence, réfléchit aux différentes stratégies possibles. Nous sommes en train de tisser un réseau de personnes concernées afin d'agir à tous les niveaux dans tous les cantons de Suisse pour atteindre nos objectifs. Lors de la Gay Pride de Fribourg, nous avons mis sur pied une soirée de sensibilisation à la thématique de l'homophobie à l'école, en invitant des représentants du milieu éducatif. Cette soirée a été un succès et a été relatée dans les médias de Suisse Romande. Nous avons déjà informé les responsables politiques de l'éducation de nos objectifs. Dans les mois qui viennent, nous allons mettre en place des structures cantonales afin d'agir à de multiples niveaux, notamment dans la formation des enseignants, et encourager les responsables politiques à intervenir. Un réseau de plusieurs dizaines de personnes sera opérationnel dès le début 2000. Nous avons pour projet de concevoir un module de formation à l'intention des enseignants, établir un dossier d'information pour les médias spécialisés, organiser un colloque avec des représentants politiques et du terrain, lancer la Back-To-School Campaign, c'est-à-dire sensibiliser les directeurs et les profs par des lettres personnalisées, et faire des affiches sur le coming out qui seront diffusées dans les établissements scolaires. A long terme, nous souhaitons toucher toutes les écoles de Suisse, du primaire au secondaire, en n'oubliant pas les institutions spécialisées et les universités.