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Conseillère aux Etats
Lesbian & Gay Pride
Berne, 8 juillet 2000 |
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Nous sommes réunis aujourd'hui dans un esprit de fierté, car "pride" signifie fierté. Une fierté mille fois justifiée, si nous pensons aux progrès réalisés en quelques décennies seulement dans l’acceptation de l’homosexualité : les grandes fêtes et parades lesbiennes et gays un peu partout dans le monde le prouvent. L'ouverture du débat public sur la réalité de l'homosexualité le prouve. La naissance, en Suisse aussi, d'une discussion politique sur le droit à la non discrimination des personnes homosexuelles et sur le droit à l'égalité de traitement entre couples hétérosexuels et couples du même sexe le prouve. Sans le courage de centaines de milliers d'hommes et de femmes qui ont osé faire leur "coming out", qui ont osé déclarer au grand jour leur choix de vie, nous n'en serions pas encore là.
Mais il est vrai aussi que la route sera encore longue. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, avant que l'homosexualité ne soit pleinement et entièrement acceptée par notre société. Je sais aussi que pour les personnes homosexuelles la réalité quotidienne est encore loin d'être facile. L'image lénifiante et banalisante transmise par les médias ne correspond pas à la réalité vécue. Dans chaque série télévisée, ou presque, figure un gay alibi, sympathique quoiqu'un peu excentrique. Or, dans la vie réelle, le tabou n'est pas encore brisé. Les insultes, la marginalisation et les discriminations tant dans la vie privée que professionnelle font encore partie du lot quotidien de celles et ceux qui aiment autrement que la majorité.
D'ailleurs, si l'homosexualité était vraiment acceptée comme mode d'aimer et de vivre légitime, au même titre que l'hétérosexualité, il n'y aurait pas autant d'adolescents et d’adolescentes qui recourent au suicide, comme c'est hélas encore le cas.
De très grandes discriminations frappent les couples homosexuels. Ils ne peuvent pas, comme les couples hétérosexuels, garantir une protection à leur partenaire en matière d’assurances sociales ou en matière d’héritage. Ils ne bénéficient pas, lorsque le partenaire est à l’hôpital ou dans un home, d’un droit de visite et d’information, comme c’est le cas pour les personnes mariées. Pour les couples qui se constituent par-dessus les frontières, les discriminations sont flagrantes. Au contraire des couples binationaux hétérosexuels, aucun droit de résidence n’est accordé au partenaire du ressortissant ou de la ressortissante suisse. Beaucoup de couples homosexuels binationaux sont ainsi contraints à vivre leur union dans la clandestinité, avec toutes les angoisses et les souffrances que comporte cette situation.
La lutte pour le respect et la reconnaissance des gay et des lesbiennes doit donc continuer. Comme tous les grands mouvements pour la dignité et pour les droits de la personne, votre mouvement a profondément marqué les mentalités de notre société toute entière et continuera de les marquer encore à l'avenir. Le mouvement homosexuel provoque une réflexion et une remise en cause en profondeur des valeurs de notre société. Pendant des siècles, l’homosexualité a été occultée, rejetée, criminalisée. Cette attitude homophobe a contraint les personnes homosexuelles à vivre cachées, à restreindre leur environnement social, à vivre dans un ghetto.
Le changement est survenu lorsque les personnes homosexuelles ont commencé à vivre leur différence au grand jour. Lorsque des couples du même sexe ont commencé à se promener la main dans la main dans la rue, lorsque des fils et des filles ont eu le courage de dire à leurs parents qu’ils étaient amoureux d’une personne du même sexe et lorsque les parents l’ont accepté, lorsque des personnes homosexuelles ont parlé ouvertement à leur entourage de leur mode de vie et de leur choix. C’est par ces actes - qui ont demandé beaucoup de courage - que les personnes homosexuelles ont obligé la société toute entière à voir et à admettre que l'amour n'est pas réservé aux seuls couples hétérosexuels, à voir et à admettre que les couples du même sexe peuvent avoir les mêmes sentiments, les mêmes besoins de stabilité dans la relation, le même désir de vivre ensemble et de se soutenir réciproquement que les couples conventionnels. Ce n’est qu’en regardant l’autre personne sans idée préconçue, sans œillères, que nous pouvons la voir telle qu’elle est et non telle que nous croyons qu’elle est. Sans cette volonté d’ouvrir les yeux sur la réalité de l’autre, la compréhension et l’acceptation ne sont pas possibles. Voir et comprendre, c'est le début de l'acceptation et c'est le fondement du respect des uns pour les autres. Il est dès lors très important que les personnes homosexuelles ne se cachent pas, qu’elles ne restreignent pas leur cercle d’amis et de connaissances à la communauté homosexuelle. Il est très important de ne pas vivre cachés, mais d’afficher au contraire sereinement et joyeusement sa différence. C’est important pour les personnes homosexuelles elles-mêmes, pour leur identité et pour leur qualité de vie. Mais je dirais que c’est aussi très important pour les autres, pour la société dans son ensemble, pour qu’elle apprenne à mieux accepter les différences dans les modes de vie et dans les modes d’aimer.
D’ailleurs, la lutte a déjà porté des fruits sur le plan des lois et des institutions. Vous le savez, lorsque le parlement a récemment révisé la Constitution suisse, il y a inscrit l'interdiction de discriminer toute personne à cause de son mode de vie. C'est une manière prudente de dire que l'homosexualité ne doit pas être source de discrimination. C'est un premier pas timide, d'autres suivront. Il faudra trouver des solutions qui permettent aux couples homosexuels d’ancrer leur union au niveau légal, que ce soit par le biais du mariage ou par la biais d’un contrat de partenariat. C'est une exigence de la liberté de choix du mode de vie et c'est une exigence de l'égalité entre couples hétérosexuels et homosexuels.
Je comprends aussi très bien que les couples homosexuels binationaux demandent une solution immédiate, aujourd'hui et maintenant, à leurs problèmes. Je soutiens l'appel lancé le 21 juin par différentes organisations homosexuelles qui demande aux cantons de trouver, en collaboration avec la Confédération, une solution de transition. Il ne devrait pas être difficile d'appliquer aux couples binationaux homosexuels stables les mêmes critères que l'on applique actuellement à un partenaire étranger qui s'est marié avec un Suisse ou une Suissesse et ainsi mettre fin pour beaucoup de couples à une situation injuste et très éprouvante sur le plan affectif. Je souhaite vivement que le slogan "amour sans frontières" inscrit sur vos bannières cette année puisse rapidement devenir réalité.
Je saisis l’occasion de ce discours pour partager avec vous quelques réflexions sur les femmes et l'homosexualité. Les femmes homosexuelles ont joué un rôle essentiel dans le mouvement de libération de la femme. Souvent, les fondatrices et les activistes du mouvement féministe ont été des femmes homosexuelles. Ce sont elles qui ont remis en cause le plus radicalement et fondamentalement la société patriarcale. Elles ont été aux premiers rangs dans la contestation des rapports hiérarchiques entre les sexes qui règnent dans la famille et dans la société. Elles ont été les maîtresses à penser de la valorisation de l’identité féminine. Tout en faisant entendre leur différence, les femmes homosexuelles ont soutenu solidairement les grandes revendications de l’ensemble des femmes : le droit à l’avortement, l’égalité de salaire, la dénonciation de la violence faite aux femmes.
Malgré leur rôle porteur dans le mouvement de libération des femmes, les femmes homosexuelles sont encore confrontées à de nombreuses discriminations. Elles souffrent même d’une marginalisation et d'une incompréhension spécifique quant à leur réalité de femmes et d'homosexuelles. En tant que femmes qui aiment des femmes, elles subissent les mêmes discriminations que subissent les homosexuels en général. On dit parfois un peu vite que la société tolère mieux les femmes que les hommes homosexuels. C’est une idée fausse. Etre lesbienne constitue en réalité un défi flagrant aux règles patriarcales et à ses symboles, parce qu’être lesbienne signifie ne pas avoir besoin d’un homme pour être quelqu’un, pour exister, et pour être heureuse.
Les femmes homosexuelles subissent, en plus de la violence dont sont victimes les femmes en général, une violence plus grande encore qui est tournée contr’elles parce qu’elles sont des femmes homosexuelles. Parce que justement elles doivent être punies de leur insubordination aux règles du patriarcat, à la domination de l’homme sur la femme.
Malheureusement, les femmes homosexuelles sont très souvent aussi incomprises, voire rejetées par leurs sœurs hétérosexuelles, y compris par celles qui luttent pour la cause des femmes. Car ces dernières ne veulent pas être prises pour des femmes qui sont « contre les hommes » ou être prises elles-mêmes pour des lesbiennes.
Finalement, les femmes homosexuelles sont aussi dans l'ombre du mouvement gay qui est un mouvement d'hommes. Il me semble que les homosexuels masculins sont souvent peu sensibles à la place des femmes dans notre société et à l'oppression spécifique, sociale et politique, qu'elles subissent. On l'observe par exemple dans les médias, où les femmes sont beaucoup moins présentes que leurs frères gay. Cette mauvaise habitude de la presse qui consiste à assimiler l’homosexualité à la communauté masculine exclusivement est le reflet fidèle d'une société qui ne veut pas donner la parole aux femmes. Je me réjouis donc de voir aujourd'hui autant de femmes parmi la foule présente à cette manifestation et je souhaite qu’elles seront à l’avenir encore plus nombreuses et mieux portées et soutenues par les hommes.
Car même s'il y a une divergence de vue et une autre expérience de vie entre gays et lesbiennes, il est indispensable aujourd'hui de s'unir pour obtenir de nouveaux droits qui apporteront davantage de justice et de dignité dans la vie des homosexuels, hommes et femmes. Et il va de soi que je continuerai de vous accompagner tout au long de cette lutte. |
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