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Fille «manquée», garçon «manqué», faut-il s'inquiéter?
 
Sujet tabou, l'homosexualité est au centre des préoccupations de beaucoup de parents. Au moindre signe jugé par eux avant-coureur, ils se demandent si leur enfant ne serait pas en train de «virer sa cuti».
Susie préfère son fusil à sa Barbie. Elle porte les cheveux courts et ne met jamais de jupe. André, lui, joue à la poupée et déteste se bagarrer. Son truc préféré: se déguiser en fille! Les deux reviennent parfois en pleurs de l'école parce qu'ils se sont faits respectivement traités de «gougnotte» et de «tapette». Ces chérubins n'auraient-ils pas quelque peine à construire leur identité sexuelle ou, en d'autres termes, ne prendraient-ils pas une orientation plutôt homosexuelle?

«A ma connaissance, je ne crois pas qu'il existe de signes précurseurs de l'homosexualité, précise le psychiatre Dominique Chatton, chef de clinique à l'unité de gynécologie psychosomatique et de sexologie de Genève. C'est une tendance qui se cristallise à la post-adolescence.» Ces propos suffisent-ils à rassurer les parents? Pas vraiment, tant ils craignent que leur progéniture ne se marginalise, souffre un jour d'être gay ou lesbienne. Une enquête de L'Express révèle d'ailleurs que 58 % des familles françaises ne supportent tout bonnement pas l'idée d'avoir un gosse homosexuel!

Est-ce pour autant une raison d'arracher le fusil des mains de Susie et la poupée de celles d'André? Non. «L'homosexualité est plurielle. Il n'y a pas d'indice permettant de dire que tel ou tel enfant sera homo à l'âge adulte», renchérit Christine Maquelin, présidente du Groupe information sexuelle et éducation à la santé du canton de Neuchâtel (GIS).

Un comportement de garçon ou de fille «manqués» ne devrait donc pas alarmer papa-maman. Même s'il prend les proportions décrites dans Ma vie en rose, un film récent d'Alain Berliner où Ludovic (7 ans) se glisse dans des robes, se maquille et rêve de se marier avec son petit voisin? «Se déguiser doit rester un jeu avec un début et une fin, note l'animatrice en information sexuelle du GIS. Sans règles, c'est-à-dire sans qu'on lui dise à quel moment quitter son déguisement, l'enfant risque de se complaire dans son rôle de fille ou de garçon.» Et d'ajouter: «Cela vaut alors la peine de discuter avec lui, de lui demander pourquoi il fait cela et qu'est-ce que ça lui fait?» D'autant qu'une telle attitude peut aussi traduire un trouble de l'identité de genre, un transsexualisme.

Et quand deux mômes du même sexe jouent au docteur, voire se caressent réciproquement? «Du moment que cela reste des échanges où les deux sont consentants, qu'il n'y a pas de domination, je ne pense pas qu'il faut s'inquiéter et se mettre d'emblée en tête qu'on prendra plus tard le chemin de l'homosexualité», estime Christine Maquelin. Ces jeux sexuels constituent une étape importante du développement des juniors. Punir cette curiosité naturelle, c'est prendre le risque que certains d'entre eux n'associent la sexualité à ce qui est mal, sale ou défendu.

Confrontés aux scénarios précités, nombre de parents se demandent pourtant s'il ne serait pas possible de prévenir l'homosexualité… Mais prévenir comment, puisqu'on n'en connaît pas les «causes»? Et surtout, de quel droit puisque, comme l'a déclaré l'Organisation mondiale de la santé en 1996, «il n'est pas éthiquement acceptable d'essayer de changer l'orientation sexuelle d'un(e) homosexuel(le)».

«Par conséquent, le mieux consiste à soutenir le développement normal de son enfant», conseille le Dr Chatton.

Facile dans le cas des kids, mais plus compliqué quand il s'agit de teenagers qui ont des «amitiés particulières» et pratiquent des «jeux interdits»! «On peut adopter à l'adolescence des conduites de type homosexuel sans qu'on puisse affirmer qu'il s'agit vraiment d'homosexualité, souligne le psychiatre genevois. Les jeunes se cherchent et, dans cette quête d'identité, ils peuvent être amenés à faire des expériences de toute sorte.» Une fois de plus, rien ne permet de conclure si l'ado deviendra plutôt hétéro, bi ou homo. «Une trop grande focalisation de ce problème, notamment durant la puberté, pourrait contribuer à crisper les choses», avertit toutefois Dominique Chatton.

L'orientation sexuelle ne se fixe généralement que vers l'âge de 19 ans. Il est alors judicieux pour celles et ceux qui sont persuadés de leur homosexualité de l'assumer le mieux et le plus rapidement possible, à savoir dès les premiers rapports amoureux. «Beaucoup de jeunes gays et lesbiennes affirment que leurs relations avec leurs parents ont été bien meilleures après leur coming out, parce qu'elles étaient plus honnêtes», confirment les auteurs de la brochure Etre soi-même.

Dévoiler son homosexualité, «sortir du placard», n'est pas chose facile. Surtout lorsqu'on a en face de soi des géniteurs peu préparés à cette situation. «Le plus dramatique pour ces jeunes adultes, c'est de ne pas se sentir acceptés tels qu'ils sont, remarque le Dr Chatton. Si on a un fils ou une fille homosexuels, pourquoi ne pas l'aimer comme il /elle est? C'est sa vie!»

Alain Portner

Claude*, gay

«J'ai joué au hockey et au base-ball. J'ai fait de la danse. Avec ma sœur, on s'amusait à confectionner des vêtements de poupées. Ce qui ne m'empêchait pas d'aimer les voitures. A l'école, j'appréciais les cours de menuiserie et j'aurais bien voulu suivre ceux de cuisine. Mais c'était réservé aux filles! Mes parents n'ont jamais rien remarqué de particulier chez moi. Seul un prof leur a téléphoné, alors que j'étais adolescent, pour leur dire que j'avais peut-être des tendances.

J'ai eu des copains, des copines, des copains, des copines... jusqu'au jour, c'était vers 19-20 ans, où j'ai vécu une relation suivie avec un garçon. Depuis ce temps-là, je n'ai plus jamais eu envie de retourner de l'autre côté. Mon homosexualité s'est révélée très lentement, sans crise. Elle n'a rien à voir avec mon éducation. Ce sont les émotions qui ont dicté mon orientation.» A.P.

Pascale*, lesbienne

«Nous étions toujours beaucoup d'enfants, garçons et filles, à jouer ensemble. Dans ma chambre, les poupées côtoyaient les voitures. Je portais de temps en temps des robes et j'ai eu des cheveux longs jusqu'à 15 ans. C'est à cet âge-là, probablement, que j'ai été pour la première fois amoureuse d'une fille. Je dis «probablement» parce que, sur le moment, je ne le savais pas. Ce n'est que dix ans plus tard que je m'en suis rendue compte.

J'ai dû attendre d'avoir 18 ans avant de sentir que j'étais plus attirée par les filles que par les garçons. Quoique... J'ai encore été amoureuse d'un homme à 24 ans. En y réfléchissant, il y a quand même un moment où mon orientation a été évidente. Il s'est alors agi de savoir si je l'assumais ou non. Mes parents? J'ai l'impression que même quand c'était devenu évident pour moi, et qu'ils auraient dû le voir, eh bien ils n'ont rien vu!» A.P.

* Prénoms fictifs

A lire

«Etre soi-même»
: brochure à l'intention des jeunes gays, bisexuels et lesbiennes et de leur entourage. Disponible auprès des associations homosexuelles (Vogay à Lausanne, Dialogay à Genève, Alpagai à Sion, Sarigai à Fribourg et Homologai à Neuchâtel) ainsi qu'auprès des antennes cantonales de l'Aide suisse contre le sida.
source: www.construire.ch